Le Marxiste-Léniniste n°24 -20 janvier-20 février 1978 -pages 13-14-
(article également dispo en version pdf)

Les nouveaux " penseurs " de l'impérialisme

 

Les nouveaux anti-communistes.

        Lénine disait que les intellectuelles sont la " plaque sensible " d'une époque. Leurs changements de couleur nous alertent sur les rapports de force profonds. C'est comme de la limaille de fer : on peu lire, sur les dessins des idéologies à la mode, la puissance d'attraction des grands aimants de la politique : prolétariat révolutionnaire et bourgeoisies impérialistes.
        Dans les années 60, avec la Révolution Culturelle et Mai 68, il y avait eu des conversions en masse au maoïsme, à l'idée de servir le peuple, à la conviction révolutionnaire impatiente.
        Aujourd'hui, dans les hautes sphères de l'intelligentsia, un phénomène de reniement existe. On abjure sa foi marxiste et révolutionnaire. On pose l'équation : Marxisme = Révolution = Staline = Goulag = Hitler. On se déclare esthète et pessimiste. On est pour les américains. (1)
        Dans la foulée, le vieil anticommunisme classique sort de son trou. Une encyclopédie des " idées " de droite est lancée sur le marché. Les vieux crabes de la réaction la plus noire, Ionesco, Dutourd, Pauwels, annoncent la bonne nouvelle (2) : Ça y est ! Après 30 ans de malheur marxiste, disent-ils, ont voit le bout du tunnel. Si des " jeunes gens " comme Sollers, Glucksmann, B-H Lévy, entonnent notre coin-coin de demi-soldes anti-prolétaires, y'a d'la vie, y-a d'l'espoir.
        Bref : la vieille bourgeoisie " libérale " et les petits fascistes de la plume, se disent que dans la percée des " nouveaux philosophes ", ils vont faire leur rentrée sur la scène idéologique. Les fruits secs de l'Académie se gonflent dans les eaux sales des renégats de Mai 68.
Que se passe-t-il ?
Un bilan réactif et capitulard.
        Le passage des années 60 aux années 70, c'est le passage d'une époque d'assauts populaires mondiaux et de révolution prolétarienne (la Révolution Culturelle) à une époque de crise, de contre-offensive impérialiste, de préparation à la guerre.
        Tout est là. Les " nouveaux philosophes " sont les porteurs d'un bilan réactif et capitulard devant les difficultés historiques toutes nouvelles qu'affronte aujourd'hui le mouvement révolutionnaire.
        Ils ne voient aucun recours devant le social-impérialisme russe que d'en appeler aux américains ; aucun devant le social-fascisme des partis " communistes " que de se jeter dans les bras de la bourgeoisie classique et des " libertés parlementaires " ; pour protéger leur identité d'intellectuels effrayés par les tempêtes du monde, ils cherchent un tuteur : les vieux impérialismes.
 

        Les " nouveaux philosophes " apparaissent pour dire que l'antagonisme contre les deux bourgeoisies, les deux superpuissances, est impossible, et qu'il faut aujourd'hui choisir son camp dans la rivalité entre les deux bourgeoisies : les " libertés " de l'Ouest contre les camps de l'Est. Voilà le choix où ils veulent nous coincer.

        Tout ce qu'ils disent sur les dissidents soviétiques et sur le marxisme a pour noyau actif la propagande pour l'état de choses de la société impérialiste, et son maintien coûte que coûte.

L'alibi russe
 
        Sans les dissidents soviétiques, il n'y aurait aucune matière historique au bavardage des " nouveaux philosophes " : Ils constituent le parti intellectuel de la dissidence : Glucksmann sans Soljenitsyne, c'est du vent. Les " nouveaux philosophes ", c'est le mini-état intimidateur bâti du dehors sur la dissidence russe.
        Les " nouveaux philosophes " sont nouveaux en ceci qu'ils touchent une réalité : l'État social-fasciste russe, et la révolte grandissante qu'il suscite. Ils sont des anti-communistes de notre temps, du temps du révisionnisme moderne. Les " nouveaux philosophes " sont les anti-communistes de l'époque du maoïsme.
        D'un autre côté, les " nouveaux philosophes " sont sur la brèche pour que la voix révoltée du peuple russe contre ses maîtres sociaux-fascistes fonctionne à sens unique, et à l'envers du mouvement historique général : pour la démocratie bourgeoise, contre la révolution prolétarienne ; pour le libéralisme bourgeois, contre le communisme. Et là, les " nouveaux philosophes " sont des gens du passé.
        Dans les pays de l'Est comme partout, il y a deux voies dans la révolte. Il y a les ouvriers polonais qui brûlent les sièges du parti en chantant l'Internationale, et au nom du prolétariat politique ; et il y a Boukovski qui veut " réapprendre l'individu ". Il y a ces hongrois qui attaquent la " bourgeoisie ouvrière ", et il y a Soljenitsyne qui bénit Carter et Franco. Il y a les ouvriers de Gdansk qui font -un peu- reculer l'État, et il y a Dubcek larme-à-l'il qui livre lui-même son printemps à la dévastation.
        Les " nouveaux philosophes " aiment bien dire qu'ils sont pour les faits précis, les modestes évidences, les convictions populaires. Allons donc ! Les " nouveaux philosophes " sont par excellence des hommes de parti, qui sélectionnent rudement, et font taire qui leur déplait. Il s'agit pour eux de barrer la route à cette nouveauté prolétarienne énorme qui annonce, à l'Est, sa naissance, dans la brèche ouverte pour le monde entier par la Révolution Culturelle. Les nouveaux philosophes s'alimentent aux dissidents les plus droitiers, parce que leur grande affaire est de ne laisser aucune issue que la restauration parlementaire bourgeoise : ce sont des contre-révolutionnaires de l'époque des Révolutions Culturelles.
 
Le marxisme, oui ou non ?
 
        Les " nouveaux philosophes " ont fait une grande découverte, sur laquelle ils mènent un tapage du diable : le vocabulaire " marxiste " peut servir à dissimuler un État bourgeois absolument réactionnaire.
        Sur ce point, les marxistes ont un bon siècle d'avance. Voyez la critique du programme de Gotha par Marx. Il disait déjà aux sociaux-démocrates allemands : Attention ! Sous couvert de socialisme, vous nous donnez l'État paternaliste prussien. Lénine à passé sa vie à pourfendre des docteurs " marxistes ", les Kautsky et consorts. Mao a dirigé la Révolution Culturelle contre les nouveaux bourgeois " marxistes " du Parti et de l'État. Au regard de ces entreprises, que valent les aboiements des " nouveaux philosophes " ?
 
        Et bien, ils valent tous les dollars du monde, parce que la conclusion qu'ils en tirent, c'est qu'il faut bazarder le marxisme séance tenante, et la révolution en même temps.
Autrement dit : de l'existence d'une nouvelle bourgeoisie qui manie le faux-marxisme pour dresser sa base ouvrière pro-impérialiste, nos compères concluent qu'il faut embrasser l'ancienne bourgeoisie, vertement anticommuniste et anti-ouvrière.
        La rivalité toujours, l'antagonisme jamais : voilà leur cri de guerre, qui revient à ceci ; restons au chaud dans l'impérialisme. Il nous paie bien, il nous laisse bavarder, et il nous protégera peut-être à la fois contre les barbares prolétariens et contre les vilains russes.
        Les " nouveaux philosophes " veulent désespérer le peuple, le couper de sa force politique autonome, le priver de ses armes d'intelligence, d'organisation, de combat. Ainsi démuni, on espère l'engager dans la défense du droit bourgeois, sous la houlette des intellectuels libéraux. Le PS ou Giscard feront l'affaire, il n'y a rien d'autre sous la main par les temps qui courent : voilà tout le contenu réel de leur anti-marxisme minable.
 
Un symptôme.
 
        Les " nouveaux philosophes " n'ont pas d'autre avenir que celui de l'impérialisme lui-même. C'est comme symptôme des forces qu'ils nous interpellent : pour la première fois peut-être depuis le contre-courant ultra-réactionnaire qui suivit la Commune (3), des intellectuels renégats déclarent hautement haïr la Révolution et la politique, et ne désirer au monde qu'une chose : le maintien de leur " libertés ", c'est à dire de leurs privilèges. Pour la première fois depuis la deuxième guerre mondiale, on propose une guerre une guerre d'anéantissement contre les révolutionnaires marxistes. Il ne s'agit plus de dire qu'ils se trompent, mais qu'ils sont des gens du camp de concentration, de l'hôpital psychiatrique, de la torture. Il s'agit de rendre impossible pour un intellectuel de se dire marxiste, sans être taxé de criminel et d'hitlérien.
        Cette rage est intéressante. Elle montre où nous en sommes, dans quel temps nous vivons : les défenseurs de la société impérialiste, de son parlement, de ses syndicats, de sa presse " libre ", de ses intellectuels irresponsables, de son grand frère américain, se regroupent, prennent ouvertement la parole, cherchent à intimider tous leurs adversaires. Le cur de la question, la vraie ligne de partage, se dénude, parce qu'il y a la crise, la rivalité, la guerre. Parce qu'il y a la montée obscure, tâtonnante, de cette nouveauté qui fait peur, de cette force jamais vue : une avant-garde anti-impérialiste jusqu'au bout, qui ne veut pas des réformes, ni des " libertés " pour les intellectuels bourgeois, mais qui veut détruirent le monstrueux privilège impérialiste.
 
Les "nouveaux philosophes" savent se vendre
à l'impérialisme : journaux bourgeois...
 
        Intellectuels qui prenez feu et flamme pour Soljenitsyne et Boukovski, mais que les décrets Stoléru laissent de glace, que le parcage policier des ouvriers immigrés n'intéresse pas, qui ne signent rien sur les attentats racistes, qui êtes-vous ? " Philosophes " pour qui le " texte marxiste " doit être questionné à travers la pensée allemande, comme cause mentale de tous les maux de la terre, mais qui défendez aigrement votre place au soleil noir du pillage des peuples, des Sahraouis bombardés, de la " convention anti-terroriste ", de qui êtes-vous, au bout du compte, les porte-paroles ?
        Vous déclarez être les gens des droits de l'homme, de la liberté d'opinion et du " pluralisme ". Les gens du bas-peuple contre le monstre Étatique. Mais vous êtes les baladins télévisuels du sursaut impérialiste français. Vous êtes le dernier carré, face à la marée des peuples, et pour les tornades historiques qui s'annoncent, du petit privilège provincial des intellectuels sans principes, sans foi ni loi qui savent confusément qu'ils ne seront plus jamais entretenus sur le même pied qu'avant, et qui ont peur.
En vérité, vous êtes des enfants, et vous tapez du pied, mais ce qui s'enfante aujourd'hui comme règlement de compte entre les impérialismes et les peuples rendra ce petit bruit dérisoire, avant même que votre numéro d'estrade soit, à vos propres yeux, véritablement commencé.

 

(1) Cf B-H Lévy : " La barbarie à visage humain ". A. Glucksmann : " La cuisinière et le mangeur d'hommes ", " Les maîtres-penseurs ". M. Clavel : " Ce juif de Socrate ". La revue " Tel Quel ", etc
(2) Cf le supplément littéraire du Figaro le samedi.
(3) C'est l'époque de " l'art pour l'art ", de la haine du peuple chez les Goncourt, chez Flaubert, chez Georges Sand, chez les poètes parnassiens. Époque où les intellectuels nourrissent un mépris sinistre pour le mouvement réel, la haine de l'avenir, l'esthétisme névrosé.

 

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