Extraits du livre de Ludo Martens "UN AUTRE REGARD SUR STALINE" -Éditions EPO- 1994-

Chapitre 9 Staline et la guerre antifasciste

Depuis l'effondrement économique de 1929, tout l'ordre capitaliste mondial se trouve ébranlé. L'atmosphère est grosse d'une nouvelle guerre mondiale. Elle éclatera bientôt. Mais à quel endroit? Comment prendra-t-elle de l'extension? Qui se battra contre qui? Toutes ces questions sont restées longtemps sans réponses. Même après le déclenchement «officiel» de cette catastrophe, en 1940, elles n'étaient pas encore définitivement tranchées.

Ces questions sans réponses permettent de mieux comprendre la politique extérieure de Staline au cours des années trente.

Le Pacte germano-soviétique

Hitler arrive au pouvoir le 30 janvier 1933. Seule l'Union soviétique en comprend tous les dangers pour la paix mondiale. En janvier 1934, Staline déclare au Congrès du Parti que «la 'nouvelle' politique (allemande) rappelle dans ses grandes lignes la politique de l'ex-kaiser qui fit occuper, un temps, l'Ukraine et entreprit une campagne contre Léningrad, après avoir transformé les pays Baltes en une base d'opérations pour cette campagne». Il déclare aussi:

«Si les intérêts de l'URSS commandent un rapprochement avec tels ou tels pays qui n'ont pas intérêt à voir violer la paix, nous le faisons sans hésitation.»1

Jusqu'à l'arrivée d'Hitler, l'Angleterre dirigea la croisade contre l'Union soviétique. Churchill avait été, en 1918, l'instigateur principal de l'intervention militaire qui mobilisa quatorze pays. En 1927, l'Angleterre avait rompu ses relations diplomatiques avec l'Union soviétique et décrété un embargo sur ses exportations.

En 1931, le Japon avait envahi la Chine du Nord et ses troupes étaient arrivées à la frontière soviétique, en Sibérie. L'Union soviétique croyait à l'époque qu'une guerre avec le Japon était imminente.

En 1935, l'Italie fasciste occupe l'Ethiopie. Face au danger de l'expansion fasciste, l'Union soviétique propose dès 1935 un système de sécurité collective en Europe. Dans cette perspective, elle conclut des traités d'assistance mutuelle avec la France et la Tchécoslovaquie. Trotski lance des tracts au vitriol contre Staline qui vient, par ces traités, de «trahir» le prolétariat français et la révolution mondiale... En même temps des voix autorisées de la bourgeoisie française affirment que le pays n'est pas obligé de venir en aide à l'Union soviétique, au cas où celle-ci serait attaquée...

En 1936, l'Italie et l'Allemagne nazie envoient leurs troupes d'élite en Espagne pour combattre le gouvernement républicain légal. La France et l'Angleterre adoptent une politique de «non-intervention», laissant les coudées franches aux fascistes. Elles essaient d'amadouer Hitler et de le pousser vers l'Est.

En novembre de la même année, l'Allemagne et le Japon concluent le Pacte Anti-komintern auquel l'Italie se joint peu après. L'URSS se trouve encerclée.

Le 11 mars 1938, Radio Berlin annonce un «soulèvement communiste en Autriche» et la Wehrmacht fonce sur ce pays qui est annexé deux jours plus tard. L'Union soviétique prend la défense de l'Autriche et appelle l'Angleterre et la France à envisager une défense collective. «Demain il sera peut-être trop tard», souligne la déclaration soviétique.

A la mi-mai, Hitler concentre ses troupes à la frontière tchécoslovaque. L'Union soviétique, liée par un traité au pays menacé, masse plus de 40 divisions à sa frontière occidentale et rappelle 330.000 réservistes. Mais en septembre, l'Angleterre et la France se réunissent à Munich avec les puissances fascistes, l'Allemagne et l'Italie. Ni la Tchécoslovaquie ni l'Union soviétique n'ont été invitées. Les grandes «démocraties» décident de livrer à Hitler la région des Sudètes, partie intégrante de la Tchécoslovaquie. Dans la foulée de cet acte perfide, l'Angleterre signe le 30 septembre une déclaration avec l'Allemagne où il est dit que les deux puissances expriment le désir «de ne jamais entrer de nouveau en guerre l'un contre l'autre».2

La France suit cet exemple en décembre. Néanmoins, l'Union soviétique propose son aide à la Tchécoslovaquie en cas d'agression allemande, mais cette offre est déclinée. Le 15 mars 1939, la Wehrmacht s'empare de Prague. En démembrant la Tchécoslovaquie, Hitler offre un morceau du gâteau au gouvernement réactionnaire polonais qui mord à l'appât avec avidité...

Une semaine plus tard, l'armée allemande occupe le territoire lituanien de Klaipeda, important port sur la Baltique. Staline sait que le monstre s'élance vers l'Est et que la Pologne sera la prochaine victime.

En mai 1939, l'armée japonaise agresse la Mongolie, liée à l'Union soviétique par un traité d'assistance militaire. Le mois suivant, les troupes soviétiques, dirigées par un officier inconnu, Joukov, engagent la bataille avec l'armée japonaise. C'est un affrontement militaire d'envergure: le Japon perd plus de 200 avions et plus de 50.000 de ses soldats sont tués ou blessés. Le 30 août 1939, les dernières troupes japonaises quittent la Mongolie.

Le lendemain, une autre frontière de l'Union soviétique s'embrase: l'Allemagne envahit la Pologne.

Tout le monde savait cette agression imminente: pour se ménager une position optimale et déclencher la guerre soit contre l'Angleterre et la France, soit contre l'Union soviétique, Hitler devait «régler le sort» de la Pologne. Revenons quelques mois en arrière.

En mars 1939, l'Union soviétique entame des négociations pour former une alliance antifasciste. L'Angleterre et la France laissent traîner les choses, manoeuvrent. Par cette attitude, les deux grandes «démocraties» font comprendre à Hitler qu'il peut marcher contre Staline sans être inquiété à l'Ouest. De juin à août 1939 se tiennent des pourparlers secrets anglo-allemands au cours desquels, en échange du respect de l'intégrité de l'Empire britannique, les Anglais promettent à Hitler la liberté d'action à l'Est. Le 29 juillet, Charles Roden Buxton, du Labour Party, remplit une mission secrète pour le Premier ministre Chamberlain auprès de l'ambassade allemande. Il développe le plan suivant:

«La Grande-Bretagne se déclare prête à conclure avec l'Allemagne un accord délimitant les sphères d'influence. (...)

1) L'Allemagne s'engage à ne point s'immiscer dans les affaires de l'Empire britannique.

2) La Grande-Bretagne s'engage à respecter entièrement les sphères d'intérêts allemandes à l'Est et au Sud-Est de l'Europe. Cela aurait comme conséquence que la Grande-Bretagne renoncerait aux garanties qu'elle a accordées à certains Etats situés dans la sphère des intérêts allemands. La Grande-Bretagne s'engage ensuite à travailler pour que la France répudie son alliance avec l'Union soviétique.

3) La Grande-Bretagne s'engage à mettre fin aux conversations actuellement menées avec l'Union soviétique en vue de la conclusion d'un pacte.»3

Les services de renseignement soviétiques mettent Staline au courant de toutes ces manoeuvres.

En août 1939, les négociations entre l'Angleterre, la France et l'Union soviétique entrent dans leur phase finale. Mais les deux puissances occidentales envoient à Moscou des délégations de second rang, sans mandat pour conclure une convention. Vorochilov exige des engagements contraignants et précis pour qu'en cas de nouvelle agression allemande, les alliés entrent en guerre ensemble. Il veut savoir combien de divisions les Anglais et Français opposeront à Hitler en cas d'agression contre l'URSS.

Il ne reçoit pas de réponse. Il veut aussi conclure un accord avec la Pologne pour que les troupes soviétiques puissent rencontrer les nazis sur le territoire polonais en cas d'agression allemande. La Pologne refuse, rendant ainsi impossible tout accord militaire effectif. Staline comprend parfaitement que la France et l'Angleterre préparent un nouveau Munich, qu'elles sont prêtes à sacrifier la Pologne dans l'espoir de faire marcher Hitler contre l'Union soviétique. Harold Ickes, ministre chargé des Affaires intérieures des Etats-Unis, écrit à l'époque dans son Journal:

«L'Angleterre caressait l'espoir de provoquer un affrontement entre la Russie et l'Allemagne et de ne pas se compromettre elle-même.» «La France devra également renoncer à l'Europe centrale et orientale en faveur de l'Allemagne dans l'espoir de la voir entrer en guerre contre l'Union soviétique. Ainsi, la France pourrait rester en sécurité derrière la ligne Maginot.»4

L'Union soviétique se trouve devant le danger mortel de voir se constituer un front unique antisoviétique de toutes les puissances impérialistes. Avec le soutien tacite de l'Angleterre et de la France, l'Allemagne pourrait, après avoir occupé la Pologne, continuer sur sa lancée et entamer la «guerre éclair» contre l'URSS, tandis que le Japon attaquerait la Sibérie.

A ce moment, Hitler était déjà arrivé à la conclusion que la France et l'Angleterre avaient moins de capacité et de volonté de résister. Il décide de s'emparer de l'Europe occidentale avant de s'attaquer à l'URSS.

Le 20 août, Hitler propose à l'Union soviétique un Pacte de non-agression. Staline réagit promptement et, le 23 août, le Pacte est signé.

Le 1er septembre, Hitler agresse la Pologne. L'Angleterre et la France sont prises à leur propre piège. Ces deux pays ont facilité toutes les aventures d'Hitler dans l'espoir de l'utiliser contre l'Union soviétique. Depuis 1933, ils n'ont cessé de vanter les mérites de Hitler dans le combat contre le communisme. Maintenant ils se voient obligés de déclarer la guerre à l'Allemagne nazie... sans avoir la moindre intention de la faire effectivement. Leur rage éclate dans une virulente campagne anti-communiste sur le thème: «Le bolchevisme est l'allié naturel du fascisme». Un demi-siècle plus tard, cette propagande stupide se trouve toujours consignée dans des livres d'école comme une vérité indéniable. Pourtant l'histoire a montré que le pacte germano-soviétique a constitué la clé de la victoire dans la guerre antifasciste. Cela semble un paradoxe, mais le pacte a été un tournant qui a permis la préparation des conditions de la défaite allemande.

En effet, l'Union soviétique a conclu ce pacte avec la claire conscience que, tôt ou tard, la guerre avec l'Allemagne nazie serait inévitable. Une fois que l'Allemagne eut décidé de conclure un accord avec l'URSS, Staline a extorqué à Hitler le maximum de concessions afin de se ménager les meilleures positions pour la guerre à venir. La Pravda du 23 septembre 1939 écrit:

«La seule chose qui était encore possible, c'était de préserver de l'invasion allemande l'Ukraine occidentale, la Biélorussie occidentale (deux provinces qui avaient été arrachées à l'Union soviétique en 1920) et les pays Baltes. Le gouvernement soviétique a fait prendre à l'Allemagne l'engagement de ne pas franchir la ligne formée par la Thasse, le Narew, le Boug et la Vistule.»5

En Occident, ceux qui ont toujours sympathisé avec la politique anticommuniste d'Hitler, s'écrient maintenant: «Le fascisme et le bolchevisme, ces deux totalitarismes, se sont partagé la Pologne.» Mais l'avance des troupes soviétiques correspond aux intérêts des masses populaires des territoires concernés, puisqu'elle leur permet de se débarrasser des fascistes, des grands propriétaires fonciers et des capitalistes. Cette avance correspond aussi aux intérêts de l'ensemble du mouvement anti-hitlérien mondial. Les bourgeois les plus réalistes voient clairement qu'en faisant avancer ses troupes, l'Union soviétique se donne une meilleure position de départ pour la guerre à venir. Ainsi Churchill déclare, le 1er octobre 1939:

«Le fait pour les armées russes de se tenir sur cette ligne est clairement nécessité par la sécurité de la Russie face à la menace nazie. En tout cas, la ligne est là et un front de l'Est a été créé que l'Allemagne nazie n'ose pas attaquer.»6

Trompées dans leur espoir de voir foncer l'armée nazie à travers la Pologne contre l'Union soviétique, la France et l'Angleterre se doivent de déclarer la guerre à l'Allemagne... Mais sur le front de l'Ouest, aucune bombe ne vient perturber la tranquillité des nazis... En revanche, une véritable guerre politique interne est déclenchée contre les communistes et, le 26 septembre, le PCF est interdit et des milliers de ses membres sont jetés en prison. Henri de Kerillis écrit:

«Une tempête indescriptible souleva les consciences bourgeoises. L'esprit de croisade souffla en furie. Il n'y eut qu'un cri: guerre à la Russie. C'est à ce moment que le délire anticommuniste atteignit son paroxysme.»7

Au même moment, Staline dit avec une grande perspicacité à Joukov:

«Le gouvernement français, qui a Daladier à sa tête, et le gouvernement anglais de Chamberlain ne veulent pas s'engager sérieusement dans la guerre contre Hitler. Ils espèrent toujours pousser Hitler à une guerre contre l'Union soviétique. S'ils ont refusé en 1939 de réaliser avec nous un bloc antihitlérien, c'est qu'ils ne voulaient pas lier les mains d'Hitler, ils ne voulaient pas l'amener à renoncer à son agression contre l'Union soviétique. Mais rien ne sortira de tout cela. Il leur faudra payer eux-mêmes pour leur politique à courte vue.»8

Sachant la guerre avec l'Allemagne inévitable, le gouvernement soviétique s'inquiète gravement de la sécurité de Leningrad, située à 32 kilomètres de la frontière finlandaise. Le 14 octobre 1939, Staline et Molotov envoient au gouvernement finlandais un mémorandum sur le problème de la défense de Leningrad. L'Union soviétique veut s'assurer «la possibilité de bloquer l'entrée du golfe de Finlande». Elle demande que la Finlande lui cède à bail le port de Hanko et lui abandonne quatre petites îles. Pour rendre possible la défense de Leningrad, elle demande une partie de l'isthme de Carélie appartenant à la Finlande. En échange, l'URSS offre à la Finlande une partie de la Carélie soviétique, deux fois plus grande.9 Poussée par l'Allemagne, la Finlande refuse et, le 30 novembre 1939, l'URSS lui déclare la guerre. Quelques jours plus tard, Hitler donne ses instructions pour la guerre à venir contre l'Union soviétique. Il dit, entre autres:

«Sur les flancs de notre opération, on pourra compter sur l'intervention active de la Roumanie et de la Finlande dans la guerre contre la Russie soviétique.»10

L'Angleterre et la France, soucieuses de ne pas s'engager dans la «drôle de guerre», s'élancent maintenant dans une guerre de sang et de feu... contre la menace bolchevique! En trois mois, l'Angleterre, la France, les Etats-Unis et l'Italie fasciste envoient 700 avions, 1.500 canons et 6.000 mitrailleuses à la Finlande, «victime de l'agression».11

Le général français Weygand se rend en Syrie et en Turquie pour préparer une attaque contre l'Union soviétique à partir du Sud. Le plan de l'état-major général français prévoit le bombardement des puits pétroliers de Bakou. Au même moment, le général Serrigny écrit:

«En réalité, Bakou, avec sa production de 23 millions de tonnes de pétrole, domine la situation. Si nous arrivons à conquérir le Caucase, ou si ces raffineries étaient simplement mises à feu par notre force aérienne, le monstre s'effondrerait exsangue.»12

Alors qu'il ne tire aucune balle contre les hitlériens auxquels il a déclaré la guerre, le gouvernement français rassemble un corps expéditionnaire de 50.000 hommes pour combattre les Rouges! Chamberlain déclare que l'Angleterre enverra 100.000 soldats.13 Ces troupes ne parviennent pas en Finlande parce que l'armée rouge a défait l'armée finlandaise: un accord de paix a été signé le 14 mars 1939. Plus tard, en pleine guerre, une publication gaulliste qui paraît à Rio de Janeiro, affirmera:

«A la fin de l'hiver 39-40 échoue le complot politique et militaire de Chamberlain et de Daladier qui avait pour but de provoquer un retournement contre l'Union soviétique et de mettre fin au conflit entre l'alliance franco-anglaise et l'Allemagne par un compromis et une alliance anti-Komintern. Ce complot consistait à envoyer un corps d'expédition franco-anglais pour aider les Finlandais, dont l'intervention aurait provoqué un état de guerre avec l'Union soviétique.»14

Le pacte germano-soviétique et la défaite de la Finlande ont préparé les conditions de la victoire de l'Armée rouge contre les nazis.

Ces deux événements ont eu quatre conséquences primordiales.

Ils ont empêché la formation d'un front uni des puissances impérialistes contre l'Union soviétique socialiste. Une attaque allemande en 1939 aurait certainement entraîné une intervention japonaise en Sibérie. Au contraire, l'URSS a réussi maintenant à signer avec le Japon un pacte de non-agression qui a tenu jusqu'à la défaite du fascisme.

La France et l'Angleterre, qui avaient refusé tout au long des années trente un système de sécurité collective, ont été obligées d'entrer dans une alliance militaire effective avec l'Union soviétique au moment où l'Allemagne rompit le pacte germano-soviétique.

L'Union soviétique a pu avancer ses défenses de 150 à 300 kilomètres. Ce facteur a eu une grande influence sur la défense de Léningrad et de Moscou, fin 1941.

L'Union soviétique a gagné 21 mois de paix qui lui ont permis de renforcer d'une façon décisive son industrie de défense et ses forces armées.

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