L'HUMANITÉ ROUGE n°950- Vendredi 13 octobre 1978
Organe central du Parti communiste marxiste-léniniste

page 8 -rubrique : Dossier

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 1 000km à travers
le Kampuchea démocratique
(Cambodge) (2)

 

        On peut le répéter sans honte : nous étions très émus à l'arrivée sur l'aéroport de Phnom Penh. Pochentong ! Au printemps 1975, des cargos US y atterrissent minute après minute, déversant du riz et surtout des armes, des munitions ; c'est le dernier fil qui relie la capitale à la puissance américaine. On entend le grondement des avions qui vont et viennent, le déchirement des rockets des patriotes, on voit les incendies, les avions US touchés. Ce sont les images de la télé américaine que nous avons gardées en mémoire. Aujourd'hui, ce 9 septembre 1978, Pochentong est calme et serein, nos amis, nos camarades qui ont vaincu la " première armée du monde ", nous attendent sur leur terre, dans cet aéroport dont ils sont devenus les maîtres. Un grand salon de réception a été détruit, mais sur l'élégante tour de contrôle aux vitres bleues, flotte le drapeau du Kampuchea démocratique : rouge avec au centre la silhouette jaune d'un temple.

Phnom Penh aujourd'hui

    Aucun de nous ne connaissait Phnom Penh ; c'est vraiment stupéfiant : on dirait une " ville d'eau " française dans l'abondance de palmiers et d'autres arbres tropicaux. Les villas, des petits " châteaux " parfois, ont emprunté à tous les styles en vogue chez les richards de notre pays. Nous logeons dans l'une d'elles : c'est cossu, il y a une salle de bains pour chaque chambre, des climatiseurs partout, les colonialistes se soignaient bien : les jardins sont magnifiques, sur le bord du Bassac, qui bordent leurs anciennes propriétés, ils ont construit des débarcadères.


L'Assemblée des représentants du peuple.

 

PHNOM PENH N'EST PAS UNE VILLE ABANDONNEE.

    La presse bourgeoise ici s'indigne : " Phnom Penh est vide ". C'est vrai, Phnom Penh est vide des colonialistes, et c'est une chose qui nous réjouit. Sans doute certains préféraient-ils le Phnom Penh de la guerre, avec ses trois millions de paysans réfugiés entassés dans des camps pour fuir les combats, alors qu'au centre de la ville, les privilégiés, hommes des Américains, et officiers lonnoliens vivaient dans un luxe éhonté ? Le centre de la capitale n'a pas été touché par les destructions ; la ville est tombée comme un fruit mûr grâce à la stratégie savamment maîtrisée des Forces armées de libération. Une seule destruction au centre : la banque nationale khmère a été violemment secouée par un puissant plasticage, deux jours après la Libération, assurément, les ennemis pro-américains étaient organisés, et fortement équipés à l'intérieur pour préparer la subversion.
    Ici, l'on dit que Phnom Penh est une " ville morte ", une " ville abandonnée ". Aucunement ! Quand nous arrivons, en plein midi, beaucoup de volets sont fermés, tant il fait chaud. Le soir, de nombreuses maisons qu'on aurait pu croire abandonnées sont éclairées ; c'est vrai, les immeubles sont inoccupés, les commerces fermés, on a effacé presque toutes leurs enseignes bien qu'il reste un " IBM " ou " Esso " de ci-de là. Aujourd'hui, il y a quelques dizaines de milliers d'habitants à Phnom Penh qui préparent activement le repeuplement de la ville.

LE NETTOYAGE DE LA VILLE

    Le travail de nettoyage est gigantesque : on a enlevé presque tous les barbelés à l'intérieur desquels les villas s'étaient retranchées, on nettoie activement l'intérieur des maisons et des jardins, on rétablit l'électricité. Nettoyer Phnom Penh n'est pas une mince affaire, car la nature n'y aide pas ; au moindre orage il faut ramasser les branches cassées par le vent et il pleut chaque soir car c'est la saison des pluies. La végétation pousse vite, très vite. Pourtant les plates-bandes sont impeccables dans les belles avenues, les arbres sont élagués, le gazon coupé et l'on a planté nouvellement de jeunes pousses et arbres.
    Non vraiment, Phnom Penh n'a pas l'allure d'une ville abandonnée. La circulation y est très réduite c'est vrai et quelques coqs, élevés pour nourrir la population sur place, peuvent traverser la rue sans encombre. Ce n'est pas nous qui nous plaindrons de cette décontraction, alors que nous allons dans les rues de la ville en toute liberté. De toute évidence, on prépare Phnom Penh au retour d'une population suivant le rythme des besoins et des capacités économiques. Quelques usines ont été remises en état dans les banlieues ; au cur de la ville des ateliers de confection fonctionnent dans des garages ; ils sont largement ouverts le soir, flaques de lumière au sein desquelles l'on voit des jeunes femmes penchées sur leur machine à coudre ou bien à deviser pendant la pause. Ces ateliers fonctionnent une partie de la nuit. Les appareils administratifs et politiques la Chambre des Représentants du peuple, son comité permanent, les différents ministères, le Palais du gouvernement, huit ambassades déjà installées, résident à Phnom Penh. Nous avons longé leurs beaux bâtiments construits pour certains sous la direction de Norodom Sihanouk dans un style architectural khmer. Partout c'est la même propreté méticuleuse, un goût certain pour rendre belle la ville et ses bâtiments, dans l'opulence de la verdure et des odeurs données par la nature. Cela surprend nos yeux d'Occidentaux, cela dément, ô combien, les rumeurs insidieuses et racistes répandues en Occident à l'encontre des prétendus " paysans ignorants aux fronts bas, sortis de leurs forêts ".
    Le Kampuchea démocratique est un pays pauvre, cela est vrai, mais quelle dignité, quel respect du passé, du patrimoine culturel du peuple. Que ceux qui crachent aujourd'hui sur le Kampuchea y prennent garde, car on devrait plutôt en prendre de la graine dans nos villes occidentales !


Un vestige du passé colonial : l'immeuble d'IBM.

TOURISME DANS PHNOM PENH

    Nous n'avons pas tout visité bien sûr, mais notre première impression s'est trouvée confirmée.         Commençons par le tourisme, qui n'est pas sans signification politique d'ailleurs. Nous sommes allés à la "Pagode d'Argent " ; elle a été construite à la fin du XIXe siècle, au moment où la capitale a été transférée de la vieille ville de Udong à Phnom Penh. C'est le grand-père de Norodom Sihanouk qui a fait construire cette pagode. Une statue dans le pur style Napoléon III, et faite à Paris, le montre à cheval, avec l'effigie en français et en Khmer : " Ses mandarins et son peuple reconnaissants - 1860 ".
    La Pagode tient son nom de son plancher fait de carreaux en argent massif. Les carreaux ont été ciselés en France et payés par " une souscription volontaire ".
    Autrement dit, un vol à la fois féodal et colonial. La grille faite en France est ornée de fleurs de lys. La Pagode située dans l'enceinte du Palais royal servait exclusivement à la famille royale ; on l'ouvrait à tous, deux, trois fois l'an à l'occasion des fêtes. On l'appelle aussi " Pagode d'émeraude ", car elle abrite un bouddha assis en émeraude : il s'agit d'une copie, l'original a été volé et emporté à Bangkok !
    Pendant la guerre de résistance de 1970 à 1975, les lonnoliens ont laissé la Pagode d'Argent à l'abandon ; quand les forces armées populaires de libération sont arrivées en avril 1975, c'était une " forêt vierge ", les peintures des galeries ont beaucoup souffert, tout est entretenu avec soin aujourd'hui, l'intérieur de la Pagode est un musée actuellement, mais de nombreux objets d'art ont été volés au moment de la domination coloniale française, sous celle des militaristes japonais et des impérialistes américains.
    La " Pagode d'Argent " est attenante au Palais royal. Le Palais royal est bien entretenu lui aussi, il n'est pas public car c'est la résidence à Phnom Penh du prince Norodom Sihanouk et de sa famille. Nous poursuivrons notre visite de Phnom Penh demain et nous rappellerons dans quelles conditions s'est déroulée sa libération.

(A suivre)

Camille GRANOT

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suite du reportage -partie 3- (HR 951)è

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